Lundi, le château La Conseillante, star de Pomerol, ouvrait le bal des primeurs en présence de ses propriétaires, les représentants de la famille Nicolas – qui détient le domaine depuis 144 ans – et de nombreux négociants, venus en force pour déguster le 2014.

Le moment était fort, assez symptomatique de la réputation exponentielle du Château La Conseillante, qui millésime après millésime s’impose comme l’une des grandes stars de Pomerol et une valeur sûre de Bordeaux, et indiscutablement agréable puisqu’il s’est conclu par la dégustation de plusieurs millésimes récents (13, 11, 10, 09, 06, 00) qui n’ont fait que confirmer l’excellence des vins de la propriété – mention spéciale, sans surprise, à un 2009 d’une irrésistible suavité.

Viser la « surqualité »

De nombreuses figures du négoce bordelais étaient réunies ce lundi, jour d’ouverture de la semaine des primeurs, pour déguster le millésime 2014 en présence des trois membres du Conseil de Famille qui préside aux destinées de La Conseillante : le Dr Bertrand Nicolas, co-gérant depuis 2001, Jean-Valmy Nicolas, co-gérant depuis 2010, et Henri Nicolas. Trois représentants d’une lignée qui possède la propriété depuis 1871. Et qui ont en commun d’afficher un bagage universitaire de très haute volée ; ce qui leur permet entre autres d’invoquer la notion de « destruction créatrice » chère à l’économiste Schumpeter (le processus de disparition de secteurs économiques s’accompagnant par la création de nouvelles activités économiques) ou encore le concept philosophique de « kairos », qui chez les Grecs désignait le temps idéal pour agir, entre prise de risque et opportunité. Voilà qui nous change de certaines déclarations copiées-collées que l’on peut entendre ici ou là en cette période de l’année.

Mais encore ? En préambule, Jean-Valmy Nicolas a dressé le portrait d’une propriété familiale de 12 hectares au voisinage prestigieux (Petrus, Vieux Château Certan), ayant réalisé d’importants investissements ces dernières années (restructuration du vignoble, nouveau cuvier en 2012) et qui désormais ne vise rien d’autre que la « surqualité » pour ses vins. Commentant un contexte favorable (« un beau millésime, une belle parité euro-dollar, des taux d’intérêt extrêmement bas »), il a appelé de ses vœux un « redémarrage de Bordeaux » passant par « un négoce puissant et fiable : je ne crois pas que la place de Bordeaux soit figée, je crois qu’elle est dans une phase d’accélération de son histoire, notamment due à la transparence et à l’immédiateté entraînée par les nouvelles technologies ».

En 2014, une part historique de cabernet franc

Devait-on comprendre en filigrane que le Conseil Familial de La Conseillante, satisfait de ce millésime plus flatteur que son prédécesseur, annonçait déjà une hausse des prix ? « Il faut faire preuve de prudence, d’homogénéité dans les prix », nous répond Jean-Valmy Nicolas en aparté. « On est à l’écoute du marché, mais 2014 a tous les arguments pour être un millésime good value« . Quant à son vibrant hommage rendu au négoce, qui garde un œil scrupuleux sur les prix comme chacun sait, le co-gérant sourit en citant cette fois Bill Gates : « on ne veut plus des banques, mais on veut un système bancaire ».

En attendant donc de connaître les prix de ce 2014, parlons d’abord de ce qu’il y a dans les échantillons en primeur. La grande particularité de ce millésime, c’est qu’il affiche, pour la propriété, une proportion historique de cabernet franc dans son assemblage : 10% dans le second vin, 22% dans le grand vin ! Le caractère tardif du millésime a davantage profité au cabernet qu’au merlot. C’est prégnant à la dégustation, en particulier du grand vin qui combine un fruit mûr et charnu, une arête végétale noble aux accents mentholés, et une tension prometteuse. C’est encore le directeur technique Jean-Michel Laporte qui en parle le mieux : « 2014 est littéralement un millésime sauvé des eaux. On a beaucoup travaillé pour aller chercher des vins d’une grande précision, sur la finesse et l’aromatique. L’équilibre analytique est magique : ce sont les vins que l’on aime faire. Il y a de la droiture, de l’élégance, de la longueur, cela évoque le 2012 mais avec plus de chair ». Pas de langue de bois chez cet excellent technicien qui, en 11 ans à La Conseillante, a su hisser les vins au plus au niveau. Mais qui, malheureusement, tire sa révérence l’été prochain. La Conseillante continuera certainement à produire de grands vins. Jean-Michel Laporte, lui, continuera incontestablement à inventer de grands vins sur d’autres terroirs. A suivre (de près)…

Mathieu Doumenge