Depuis un peu plus de deux semaines, la Ministre de la Santé Agnès Buzyn s’attire les critiques de la filière vin pour ses propos tenus sur France 2 dans lesquels elle affirme que le « vin est un alcool comme un autre ». Dans son entourage politique, et jusqu’à l’Elysée, on ne pense pas forcément la même chose. Remise en situation.

« Aujourd’hui, l’industrie du vin laisse à croire que le vin est un alcool différent des autres alcools. Or, en termes de santé publique, c’est exactement la même chose de boire du vin, de la bière, de la vodka ou du whisky. Il y a zéro différence ! » Ces propos tenus par la Ministre de la Santé Agnès Buzyn, le 7 février dernier sur France 2 dans le cadre d’un débat « L’alcool, un tabou français », ont suscité un vif émoi au sein de la filière vin. Rapidement, Joël Forgeau, président de Vin & Société, a déclaré que « cette position est à contre-courant de la direction politique indiquée par la Présidence de la République qui a invité la filière vitivinicole à formuler des propositions en matière de prévention. Nous travaillons actuellement à l’élaboration d’un Plan de prévention qui sera finalisé à la fin du printemps 2018. Dans ce contexte, ces déclarations intolérables sont vécues comme une véritable provocation par les vignerons qui se sentent stigmatisés alors qu’ils sont engagés depuis plusieurs années pour promouvoir la consommation responsable. Exclure le principe de modération, c’est remettre en cause une approche juste et équilibrée qui condamne l’excès et accepte l’idée d’une consommation modérée et de partage dans notre société. »
De son côté Bernard Farges, vice-président du CIVB, a posté sur Twitter : « Madame Buzyn, si comme vous le déclarez, l’alcool est dangereux pour la santé, interdisez le. Les Français méritent mieux que vos propos hygiénistes et infantilisants. La France sans ses vignes et sans ses vins, tous ses vins… c’est une autre idée de la France ! »

Assez vite, le Premier Ministre Édouard Philippe a essayé de calmer le jeu en rappelant à l’Assemblée Nationale « l’importance de ce qu’est le vin, la culture de la vigne, l’attachement des Français à ce produit. Dont nous pouvons dire sans conteste qu’il occupe une place particulière dans l’imaginaire et la culture française ».

Et, de fait, les propos de la Ministre de la Santé vont clairement à l’encontre de ceux qui étaient tenus par Emmanuel Macron il y a quelques mois dans « Terre de Vins », assurant que le vin est « un formidable atout pour le rayonnement de la France ». Pour rappel :


Emmanuel Macron : ses confidences sur le vin par journalsudouest

Il y a quelques semaines à peine, en préambule de la cérémonie du Tour des Cartes, le Ministre de l’Économie Bruno Le Maire prenait à son tour la défense de la filière vin :

Hier, une tribune publiée dans le Figaro et signée par des personnalités telles que le géographe Jean-Robert Pitte, l’écrivain Bernard Pivot, l’oncologue David Khayat, a de nouveau pris à parti la Ministre : « Mme Buzyn, cessez de diaboliser le vin, qui est une part de la civilisation française ! »

De nouveau, pour calmer le jeu, c’est Christophe Castaner, secrétaire d’État aux Relations avec le Parlement et délégué général de LREM, qui a essayé d’éteindre l’incendie en rappelant que le vin est « un alcool qui n’est pas fort et qui du coup fait partie de notre tradition, de notre culture, de notre identité nationale, il n’est pas notre ennemi ».

Dans son éditorial du n°52 à paraître début mars, Rodolphe Wartel, directeur de « Terre de Vins », écrit notamment :

« Ces entailles à la serpe signées Agnès Buzyn n’apportent aujourd’hui rien de bon dans la façon d’aborder le débat. Elles stigmatisent une filière qui a au contraire besoin de calme et de respect. Qui pourrait nier que l’alcool commet des ravages et peut être destructeur d’un univers familial tout entier ? Qui en revanche veut bien entendre que vin et alcool ne peuvent être rangés dans un seul et même panier ? Avons-nous déjà vu des jeunes titubant à la sortie des boîtes de nuit après avoir consommé du chardonnay, du merlot, des grands crus classés du Médoc ou des chateauneuf-du-pape? Quelles comparaisons autoriser, enfin, entre une vodka – qui peut être issue de la transformation de presque toutes les matières d’origine agricole – et un cru dont les vignes sculptent un paysage, embellissent un patrimoine, perpétuent une lignée ? […]

A « Terre de vins », lorsque nous croisons chaque jour un sommelier ou un restaurateur, nous n’avons le sentiment d’échanger ni avec un dealer ni avec un fossoyeur. Ces femmes et ces hommes incarnent la vie, le partage, la connaissance des géographies viticoles, la précision des mots et la sincérité… Nous sommes fiers de les honorer […] »

Malgré les déclarations encourageantes de personnalités comme Emmanuel Macron ou Bruno Le Maire, le double-langage du monde politique français sur la filière vin semble loin d’être terminé.