(photo AFP)
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Après les incendies qui ont rasé près de 300 hectares dans le massif protégé de la Clape début juillet, les Corbières voient 800 hectares de garrigue incendiés. L’écrin de garrigue, force du terroir des plus belles vignes des Corbières, s’est mué en piège mortel pour la vigne. La répétition des incendies pourrait dissuader des vignerons de garder les vignes les plus qualitatives et les plus exposées.

Sans la vigne pour faire office de coupe-feu, les dégâts auraient été bien plus importants. Le feu a concerné les zones autour des communes de Moux, Fontcouverte et Fabrezan, avec des dégâts causés en particulier au Château de la Baronne et à des coopérateurs de la cave Terre d’Expression.

“On garde le moral en attendant la pluie”

Niché à dessein au cœur de la garrigue, dans un “un écosystème naturel extraordinaire” sur les contreforts de l’Alaric, le domaine pratique la biodynamie et ses vins portent les deux labels Demeter et Biodyvin qui requièrent que les vignes soient nettement isolées de parcelles cultivées en conventionnel pour éviter toute pollution. C’était le rôle dévolu aux espaces de garrigue qui entouraient les vignes, mais le rempart de biodiversité s’est mué en piège de feu pour une dizaine d’hectares affectés, sur les 90 du domaine (les estimations sont toujours en cours avant la venue des experts ce vendredi).

Pour Anne Lignères, cette nouvelle épreuve (après 40 hectares gelés en avril), ne remet pas en cause la continuité du domaine dans sa démarche : “des incendies, nous en avons (trop) régulièrement. La Nature reprend ses droits et nous avançons. La Nature reprend ses droits à cause de la sécheresse, même si c’est la main de l’homme qui a allumé le feu et ça c’est douloureux. Autant que de penser à nos efforts pour cette biodiversité, aux 250 nichoirs à oiseaux et chauve-souris que nous avions installés et qui ont brûlé. Pour la suite, les espaces sauvages qui nous entourent sont gérés par l’ONF et j’ai eu l’occasion de les alerter sur l’importance de ne pas replanter de pins, qui poussent plus vite que les chênes verts ou liège, par exemple, mais qui rebrûlent tout aussi vite. On garde le moral en attendant la pluie pour reverdir ces espaces.”

Pour la vendange 2021, les goûts de fumée restent la grande inconnue ; Anne Lignères travaille historiquement avec Marc Dubernet depuis les années 1970 et prépare sa vendange avec la volonté de limiter les dégâts et de maintenir la qualité de ses vins.

“Les vignes les plus qualitatives sont aussi souvent les plus vulnérables au feu”

Des coopérateurs de la cave de Fabrezan ont également été touchés. Laurent Raux, président de la cave Terre d’Expression, fait le tour des parcelles avec les équipes techniques jusqu’à jeudi. “Comme la vigne a fait office de pare-feu, ce sont les souches en bordure des parcelles touchées qui sont les plus marquées, avec la possibilité qu’elles ne repartent pas. Ces dégâts sont très localisés et concernent des ilôts de mortalité de 50 souches par-ci, 100 souches par-là.”

Pour donner à la vigne toutes les chances de repartir, l’ICV recommande de faire tomber les raisins tout de suite (ils ne seront de toutes façons par vendangeables) et de faire une taille très très courte à l’hiver, pour que la souche se consacre à la réfaction de ses bois.
En ce qui concerne la vendange 2021, Laurent Raux estime qu’elle ne sera pas affectée en quantité, “nous avons été relativement épargnés par le feu lui-même”.

Autre facteur de réduction de la vendange à surveiller : les produits retardants qui ont été largués sur les vignes par les canadairs. Selon le centre antipoison de Marseille, ils ne contiennent aucun produit nuisible à l’homme et à l’environnement. “Mais jusqu’il y a cinq ou six ans, ces retardants étaient considérés comme non-alimentaires, le raisin touché devait être détruit. Or les produits ont changé depuis. Nous avons travaillé avec les pompiers et procédé à des analyses avec notre œnologue pour voir s’il y a quelque chose à faire pour les raisins touchés”. Enfin, les raisins baignés dans la fumée des incendies en absorbent les composés volatiles qui se lient aux sucres et restent dans les jus jusqu’à leur libération dans les vins. “Ils donnent ainsi des goûts de fumée âcre et de cendre froide vraiment flagrants”, précise Julien Sendrous, directeur technique du syndicat de l’AOP Corbières.

Pour Laurent Raux, les conséquences de plus long terme sont peut-être les plus inquiétantes. “Nous avons une politique active de soutien aux jeunes viticulteurs, que nous aidons techniquement et financièrement. Nos arguments sont notre terroir exceptionnel, des vins de qualité en appellation, que nous travaillons à valoriser au mieux, en vrac et en bouteille grâce à notre structure saine… Là, on ne peut que subir les conséquences de la bêtise humaine. Et les parcelles les plus qualitatives, dont les raisins composent nos meilleures cuvées, en appellation, sont aussi en coteaux et en bordure ou au cœur des garrigues. Ce sont les plus vulnérables au feu. Chaque viticulteur devra décider, pour les vignes touchées par ces incendies, s’il replante là ou en plaine.”