Le grenache en majesté.
Le grenache en majesté.

Domestiquée dans le Caucase plus de 8000 ans avant J.C., la vigne a suivi les routes commerciales phéniciennes, puis grecques et enfin romaines, des deux côtés de la Méditerranée. Les rivages de la Mare Nostrum sont le berceau des cépages que nous connaissons aujourd’hui et qui se sont implantés à travers le monde.

Oui les cépages les plus plantés, les plus répandus de par le monde sont bordelais : Carbernet-Sauvignon et Merlot, Sauvignon Blanc (avec l’exception bourguignonne du Chardonnay et dans une moindre mesure du Pinot Noir). Plus discrets, les cépages méditerranéens se fraient un chemin à l’échelle mondiale, la connaissance des terroirs s’affine, la diversité passionne les vignerons du Nouveau Monde. Parfois aussi, le réchauffement climatique leur impose de s’intéresser à des cépages plus résistants à la chaleur et à la sécheresse.

La Syrah aux deux visages

Dans ce tableau, la Syrah fait exception. C’est le sixième cépage le plus planté au monde, elle appartient déjà au clan des cépages « internationaux ».
Après de longues disputes sur ses origines (notamment entre Syracuse et Shiraz en Iran), les autorités œnologiques de UC Davies en Californie et de Montpellier ont tranché grâce au séquençage de l’ADN de la Syrah, qui a révélé qu’elle est issue des amours de la Mondeuse Blanche et de la Dureza, deux cépages du sud-est de la France. Appelée Hermitage en Suisse, elle a longtemps partagé la bonne fortune des vins du Nord du Rhône, à l’excellente réputation, au point qu’il n’était pas rare, aux XVIIIème et XIXème siècles, que les grands crus bordelais revendiquent (revendiquassent ?) leur caractère « hermitagé », c’est-à-dire additionné de Syrah d’Hermitage.
Les Syrah du Nord du Rhône ont donné le ‘la’ de vins frais, bâtis sur une fine expression aromatique entre myrtille, violette et poivre noir. Plus au sud, en climat chaud (du Languedoc à l’Australie ou la Californie), la Syrah s’exprime sur des notes généreuses de fruit noir en gelée, à la limite de l’animalité (on dit alors qu’elle foxe) et se prête à des élevages en barrique qui ont connu leur âge d’or. Ce style a été revendiqué en Australie sous le nom de Shiraz, il est en net recul. A l’heure actuelle, dans le Nouveau Monde on observe l’émergence d’une distinction intéressante : les vignerons tendent à étiqueter Shiraz une cuvée musclée et boisée et à appeler Syrah un vin plus fin, moins mûr et plus floral. Les deux termes désignent le même cépage, mais le choix entre les deux est devenue un indicateur de style pour un public de connaisseurs (plus que le signe d’une origine australienne).
En France, nous n’en sommes pas à appeler nos Syrah « Shiraz », loin s’en faut ! Mais la variété de styles est tout aussi réelle, selon que l’on est en climat chaud ou frais (plus au nord ou en altitude) et selon la patte et la vision du vigneron.

Chaud le Grenache !

Depuis son berceau espagnol où on l’appelle Garnacha, jusqu’à ses quartiers sardes où il prend le nom de Canonnau, le Grenache fait les délices des amateurs de vins épicés et gourmands sur des fruits noirs de type pruneau… parfois pruneau à l’eau de vie. Car le Grenache a d’immenses qualités en vin, mais deux défauts majeurs en vigne : il est fragile au moment de la floraison et il monte vite en degré, plus vite qu’il ne mûrit ses arômes. Car on distingue maturité technique (richesse des jus en sucre, donc en potentiel d’alcool) et maturité phénolique (maturité des peaux et donc des arômes et des tannins). Or il faut parfois attendre que le Grenache soit monté haut en sucre pour que ses arômes aient atteint leur maturité optimale. Photo ci-dessus : vendanges de grenaches blanc et noir.
En contrepartie, le Grenache est un cépage généreux à la richesse de bouquet rare, de notes salines en bord de mer à Banyuls ou en Sardaigne, aux notes florales et de garrigue qu’il capte et restitue fidèlement, en passant par un fruit très noir corsé de notes de poivre et de réglisse.
On trouve cette expression dans les vins d’Espagne, depuis le berceau du Grenache, en Aragon, entre Somontano, Cariñeno et Calatayud ou en Catalogne où il a contribué à la re(co)naissance du Priorat et, plus au nord, du Penedès. En Languedoc-Roussillon (et dans le sud de la vallée du Rhône), il est l’ingrédient essentiel du trio Grenache-Syrah-Mourvèdre (et/ou Carignan) qui préside aux assemblages des appellations en rouge. Il est enfin l’ingrédient incontournable (quand il n’est pas exclusif) des Vins Doux Naturels hors Muscats, de Banyuls à Rasteau en passant par Maury.
A l’étranger, le « GSM » (Grenache-Syrah-Mourvèdre) est l’assemblage du Rhône (Rhône blend), par excellence et par opposition au Cabernet-Merlot (Bordeaux blend). Il n’est pas rare de voir les cartes des vins divisées selon cette typologie, au risque ensuite de trouver un Grenache-Syrah d’Australie à côté d’un Grenache-Syrah de Tautavel.
A suivre : la Grenache Association, le Grenache Day, les Grenache Nights (qui invitent aussi des vins de Carignan, car on est grand et généreux quand on est Grenache !), un Concours Mondial, il y a beaucoup de mouvement chez les amoureux du Grenache !

Le Mourvèdre : série luxe, intérieur cuir

Natif d’Espagne où on l’appelle Monastrell, le Mourvèdre a gagné ses lettres de noblesse à Bandol, dont il est le cépage essentiel sur un terroir qui lui ressemble puisqu’on dit qu’il lui faut « la tête au soleil et les pieds dans l’eau », si possible avec vue sur mer. Cépage très tardif (on le vendange en principe en dernier), il a l’avantage de conserver une belle acidité qui apporte de la fraîcheur en assemblage.
Longtemps cultivé en Californie sous le nom de Mataro, il y était passé de mode avant que les Rhône Rangers, un groupe de vignerons amoureux des cépages du Rhône cultivés en Californie, ne les remettent au goût du jour. Depuis, toujours sous le nom de Mataro, le Mourvèdre rencontre également un gros succès en Australie, où sa capacité à garder une grande fraîcheur sur des arômes solaires de fruit noir et d’épices (et très typiquement de cuir neuf) lui ont attiré les faveurs des producteurs et du public.

N’oublions pas ! Le Carignan et le Cinsault…

Notons que Cinsault et Carignan sont assemblés au Cabernet-Sauvignon pour produire le Grand Vin du Château Musar, dans la Vallée de la Bekaa, au Liban…
Pour cela et pour son succès des Corbières au sud de la Catalogne, sa renaissance après une traversée du désert particulièrement féroce et sa faveur croissante auprès d’un public d’amateurs et de vignerons particulièrement engagés, nous devions citer le Carignan. Capable de rendements exorbitants, il a donné des vins maigres aux tannins verts durant les années de la production de masse en Languedoc. Première victime des campagnes d’arrachages, il a pu en réchapper ici et là sur de beaux coteaux, où, en vieilles vignes, il donne des résultats extraordinaires. A ce sujet il faut souligne les efforts déployés par l’association Carignan Renaissance, dont nous vous parlions ici, pour rendre ses lettres de noblesse à ce cépage.
Et enfin, un mot sur le Cinsault, raisin tout-terrain, table comme cuve, ses grosses grappes lâches à gros grains en formes d’olives ne craignent pas la pourriture et sont généreuses en jus clair. Longtemps champion de la production de rosés, il se distingue aujourd’hui en rouge, dans des vins croquants et frais, légers en alcool, en cépage unique ou en assemblage.
Il y en aurait bien d’autres à ne pas oublier ! De l’Espagne à la Grèce, de la Turquie au Maroc… Et nous n’avons parlé que des cépages noirs ! Les cépages blancs de la Méditerranée ont aussi leur mot à dire ! A (re)découvrir dans les Master-Classes de Vinisud, dont nous ne manquerons pas de vous parler.