(photo Wonderland Agency)
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Plus personne ne conteste aujourd’hui la place des femmes dans la filière viticole. Mais la connaît-on vraiment ? Audrey Martinez, œnologue et vigneronne, a organisé une table ronde cette semaine au Sitevi, qui a donné la parole aux témoignages de professionnelles du secteur, fait réfléchir sur quelques chiffres, sur le chemin parcouru, les représentations et les évolutions de la filière.

Entre tracteurs et machines, cuves et chaines d’embouteillage, on croisait des visiteuses et des exposantes au Sitevi, qui se déroulait cette semaine à Montpellier du 26 au 28 novembre. On pouvait voir aussi une rayonnante vigneronne tenir la tête d’affiche de la marque suisse septuagénaire de sécateurs Felco, entre autres.

Audrey Martinez, œnologue et vigneronne, est une habituée du salon. Elle vient pour son domaine familial de La Vivarelle, à Tourbes (34). Membre de l’association “Women do Wine”, elle raconte, sur son blog www.la-wine-ista.com, ses coups de cœur et ses rencontres professionnelles. Elle s’est demandé, à l’aube de l’année 2020, si les femmes étaient “tendance” dans la filière vigne et vin. Le salon qui roule des mécaniques, le plus gros au monde pour les équipements vin et vigne (et olive et fruits et légumes), a donc accueilli sa première table ronde sur le sujet.

Viti-vini, un secteur en cours de féminisation

La salle de conférence est, comme le salon, mixte – mais en proportion 80/20 inversée – et le plateau, 100% féminin, panache générations et métiers. Difficile de dire s’il est représentatif, les chiffres étant peu nombreux, mais le site Vin et Société, en juin 2019, titre sur un secteur en cours de féminisation. “Si l’univers du vin reste encore en 2019, assez masculin, la profession se féminise massivement et des réseaux s’organisent pour faire entendre la voix des femmes. Aujourd’hui, les femmes représentent 50 à 60% des nouvelles promues en œnologie, 30% des cheffes d’exploitation, 20% des sommelières en France (contre 80% dans les pays du nord, il y a encore des progrès à faire !)”.

Pour cette table ronde, Audrey Martinez avait réuni quatre professionnelles du Languedoc : une viticultrice, Emilie Faucheron, au domaine de la Grande Canague à Montady (34), communicante sur YouTube, une œnologue conseil, Ghislaine Royet, intervenante DNOE, une consultante en marketing et communication, Agnès Bœuf, AOC Conseils et une rédactrice en chef de presse professionnelle, Marion Ivaldi, de Vitisphère.

Ghislaine Royet, une des premières à étudier l’œnologie en Languedoc, analyse son métier sur plus d’un demi-siècle : “En 1956, 6% des diplômes remis l’étaient à des femmes, en 2015 32% et aujourd’hui, 50% des étudiantes sont des femmes. Les formations se sont ouvertes dans les années 1980, et plus largement dans les années 2000. Mais une fois diplômées, les femmes pouvaient travailler dans les laboratoires et les centres de recherche, plutôt que dans la vinification et les coopératives. Aujourd’hui, elle ont vraiment la volonté de s’investir dans la technique”. Ces œnologues ont aussi fait évoluer les représentations sur le genre gustatif. Dans les années 1970, l’INAO, sur la base d’un triangle alcool/acide/tanin, tirait un axe entre masculin (tannique et corsé) et féminin (doux et léger). Depuis les tests ont prouvé que le chromosome X ou Y ne prédispose pas à un palais spécifique. “Aujourd’hui, les femmes apprécient tout types de vin, qualifier un vin de masculin ou féminin, c’est obsolète”, affirme cette pionnière qui a formé de nombreux et nombreuses œnologues.

Les femmes du vin : bonnes communicantes, sous un plafond de verre

Agnès Bœuf, consultante, souligne que les femmes sont de bonnes communicantes dans l’univers du vin, avec des discours dynamiques et positifs, comme l’association Vinifilles, femmes vigneronnes en Occitanie, créée il y a 10 ans. Les femmes ont compris l’importance de raconter une histoire, de parler du vin avec un ton décomplexé et accessible, ce qui fait le succès de leurs blogs. Elles aiment échanger et sont actives sur les réseaux sociaux (Facebook, Instagram, Twitter). Mais au-delà de la visibilité, le plafond de verre est bien là. La consultante a étudié les caves coopératives du Languedoc : “sur 26 coopératives analysées, 2 ont une femme présidente, soit 8%. Et sur le cluster des fournisseurs de la filière viticole Occitanie, elles représentent 12% des membres des CA… L’enjeu se situe au niveau de la gouvernance”. Aussi, l’élection de Miren de Lorgeril, en 2018, à la présidence du CIVL est une première.

Marion Ivaldi témoigne d’une presse professionnelle très féminisée (trois femmes et un homme sur les 4 rédacteurs en chef dans son groupe), et voit la presse grand public avec “une large représentation masculine et quelques femmes qui se sont fait un nom”. Et dans les articles, les femmes sont dans l’air du temps, peuvent faire la couverture dont l’esthétique puise volontiers dans l’imaginaire du vin et des femmes, plus que sur leur côté experte et technique.

Autrefois, femme de vigneron, aujourd’hui, viticultrice

Pour raconter la vie de viticultrice, Emilie Faucheron a eu l’idée, il y a un an, de le faire en vidéo, pour le grand public, sur Youtube, avec son mari Benjamin. La VitiBio d’Emilie et Benjamin est un succès, avec ses 3,72 K d’abonnés. De famille vigneronne héraultaise, Emilie s’est lancée dans le métier contre l’avis de son père et a repris le domaine avec son mari. Elle suit la technique et l’administratif, lui les aspects d’outils et de machinisme, ils montrent leur travail au quotidien. On voit Emilie conduire le Fendt pour passer l’engrais dans les vignes ou en train de tailler. Depuis 40 ans, explique une technicienne de la société Pellenc (machine et équipement agricole), l’innovation est axée sur le confort des utilisateurs en général, pour faciliter le travail, avec des outils plus légers et plus ergonomiques. Les femmes du vin sortent de l’ombre, de beaux millésimes s’annoncent.