Rendements à la baisse, filière fragilisée, le coronavirus a mis à mal l’organisation de ces vendanges 2020. Comment s’organiser, recruter et faire respecter les gestes barrières ? Tour d’horizon du vignoble français.

Ce n’est un secret pour personne, le millésime 2020 est placé, depuis plusieurs mois, sous le signe de la précocité. Une précocité qui s’est confirmée au moment des vendanges, amorcées dès la fin juillet dans le vignoble languedocien. En Bourgogne, en Champagne, les premiers coups de sécateurs ont été donnés dès la mi-août. Dans le Bordelais, le Conseil Interprofessionnel du vin de Bordeaux (CIVB) avait annoncé une avance de 15 jours par rapport à la moyenne quinquennale : soit un démarrage depuis le 20 août pour les premiers blancs et des coups d’envoi dès le 5-10 septembre pour les rouges. Dans le Val de Loire, l’avance est de dix jours en moyenne, avec des vendanges dès fin août pour le chardonnay, le muscadet et le crémant d’Anjou et de Touraine.
Des vendanges en avance donc, mais durant lesquelles il s’agit de composer avec les mesures sanitaires liées à la menace du Covid-19. Et c’est là que ça se complique.

Ruée vers les tests

Face à l’urgence sanitaire mais surtout au besoin de main d’œuvre imminente, des campagnes de dépistage sont organisées un peu partout dans les vignobles français. C’est le cas à Bordeaux où l’Agence régionale de santé (ARS) Nouvelle-Aquitaine propose aux entreprises viti-vinicoles des opérations de dépistage gratuit sur site pour leurs équipes de travail, avec “plusieurs milliers” de demandes déjà en cours
de traitement. Le Conseil Interprofessionnel du vin de Bordeaux (CIVB) s’attend à traiter entre 5.000 et 10.000 demandes de dépistage. Même son de cloche en Champagne : afin d’enrayer les possibles “clusters”, des campagnes mobiles sont organisées par l’Agence Régionale de Santé (ARS) Grand-Est et le CHU de Reims dans certaines communes viticoles champenoises. 100 000 travailleurs saisonniers sont estimés rien qu’en Champagne, pour la plupart venus des pays de l’Est mais aussi d’Espagne ou du Portugal, qu’il a fallu faire venir malgré la circulation du virus, faute de trouver suffisamment de main d’œuvre locale.

Recrutement

En Champagne, dans un domaine sur la Côte des Blancs – le vigneron ne souhaite pas être cité -, une équipe de cueilleurs venus de Hongrie a finalement reculé face à l’ampleur des contraintes imposées par le gouvernement hongrois, qui leur oblige à se soumettre à un isolement obligatoire de 14 jours. Il a fallu recruter 90 coupeurs en très peu de temps. “Nous avons essentiellement fait du bouche à oreille, les vendanges commençant plus tôt ; heureusement nous avons pu compter sur la disponibilité des étudiants”, concède l’attachée commerciale du domaine.
Des étudiants qui ont sauté sur l’occasion, faute d’avoir pu trouver un job d’été en cette année si particulière. Même si l’envie est là, face à des travailleurs saisonniers novices et de nombreux abandons, certains vignerons font appel à des prestataires indépendants qui se chargent des recrutements de A à Z. Comme Sébastien Charbey, à son compte, qui propose ses services dans le vignoble bordelais et champenois. Ses équipes, essentiellement composées de tâcherons espagnols et portugais, sont des “pros” de la cueillette. “Je sélectionne les meilleurs que je sélectionne en fonction de leur CV. Cette année, près de 50 hectares ont été confiés à mes équipes en Champagne.”

Mesures sanitaires

Dans cette période de vendanges placées sous le signe de la Covid-19, ce sont les mesures sanitaires qui paraissent être les plus contraignantes, voire synonymes de casse-tête et de longues nuits sans dormir. Jean-Nicolas Méo (Domaine Méo-Camuzet) à Vosne-Romanée en Bourgogne s’est demandé à de nombreuses reprises comment il allait gérer avec son épouse l’arrivée des vendangeurs. “C’est toute une organisation à repenser, nous avons dû agrandir l’espace déjeuner, faire appel à un traiteur pour la distribution de plateaux-repas uniques.” Bonne nouvelle néanmoins, si le traditionnel casse-croûte s’est parfois incliné devant des plats davantage “Covid-friendly”, il n’en reste pas moins un indéboulonnable des vendanges. Obligatoire dans les lieux clos (pressoir, chai) le masque est l’accessoire qui donne le plus de fil à retordre. Un jeu du chat et de la souris auquel s’est essayé Nicolas Lesaint, directeur technique du Château de Reignac, dans l’Entre-Deux-Mers. “Nous sommes obligés de faire appliquer les mesures et être vigilants en permanence, c’est fatigant et contraignant.”

Le “sanitairement correct” a également eu des effets sur les circuits de cueillette qui ont dû être repensés ; dans un guide de préconisations sanitaires vendanges long de 25 pages, rédigé spécialement pour l’occasion par la Coopération Agricole Grand-Est, l’Union des Maisons de Champagne (UMC) et le Syndicat Général des Vignerons de Champagne (SGV), des schémas détaillés sont venus compléter la liste déjà très longue des mesures à mettre en place. Un jeu de pions qui n’est pas obligatoire mais fortement recommandé (voir ci-dessus).

Alors que l’on mise sur un triptyque qualitatif de vendanges 2018-2019-2020 en Champagne, avec un rendement certes plus faible cette année (8000 kg/ha), en Côte de Nuits, Jean-Nicolas Méo évoque déjà une vendange “proche de la perfection”. Dans l’Entre-Deux-Mers et en Bordeaux Supérieur, Nicolas Lesaint est plus prudent en parlant d’une année presque “normale”.

Drôle de millésime que ce 2020 où la “pression sanitaire” la plus importante n’aura finalement pas été celle de l’oïdium, ni du botrytis ni du mildiou, mais celle du Covid-19.