(photos DR et F. Hermine)
(photos DR et F. Hermine)

Sacha Lichine partage désormais la copropriété du Château d’Esclans en Provence avec Bernard Arnault, patron du groupe LVMH, mais reste le maître à bord.

En Provence, on s’attendait plutôt à ce que Bernard Arnault, nouveau propriétaire depuis le printemps du Château Galoupet, dans le Var, convoite en priorité les propriétés voisines à vendre à La Londe-les-Maures ; certains parlaient également du Château Minuty. C’est finalement au prestigieux Château d’Esclans qu’il s’est intéressé en rachetant 55% des parts, 50% à Hervé Vinciguerra, mathématicien-homme d’affaires corse, associé dès le départ à Sacha Lichine qui cède 5% de ses parts et reste le directeur du domaine avec la même équipe : Bertrand Léon, directeur technique depuis 2011, Jean-Claude Neu, maitre de chai et Clément Malochet à la direction commerciale.

C’est donc un nouveau pas en Provence pour le grand patron de LVMH qui détient également, hors champagne, Château Cheval Blanc et Château d’Yquem en Bordelais et Clos des Lambrays en Bourgogne. “Bernard Arnault avait déjà trouvé un cru classé et il cherchait une pépite haut de gamme qui soit également une marque internationale. Esclans est déjà distribué sur les mêmes réseaux et a les mêmes clients”, commente-t-on en interne. Né en France, Alexis Lichine a surtout grandi aux Etats-Unis où il vit encore la moitié du temps, d’où sa parfaite connaissance du marché américain et un joli carnet d’adresses outre-Atlantique. Il accueille chaque année dans la propriété de nombreux touristes VIP et people dont Bernard Arnault avait d’ailleurs fait partie. Esclans commercialise environ 7 millions de bouteilles (140 000 la première année), exportée à plus de 95%. principalement sur les marchés anglo-saxons, Etats-Unis en tête (65 % des ventes) devant la Grande-Bretagne et la France au troisième rang. Mais si la cuvée Garrus à 100 € la bouteille reste l’étendard de la maison, la cuvée la plus vendue reste le Whispering Angels (20-25$), l’entrée de gamme d’Esclans. La propriété produit également Les Clans et Château d’Esclans, la dernière nouveauté lancée au printemps, en exclusivité pour le CHR (2500 bouteilles élaborée à partir de la parcelle derrière le château). Whispering Angels et Rock Angels sont issus des achats de raisin en négoce mais sont récoltés et vinifiés par l’équipe de Lichine.

L’inventeur du rosé haute-couture

Alexis Lichine, ancien propriétaire du château Prieuré-Lichine à Margaux, a délaissé le Bordelais pour acheter en 2006 la propriété pour environ 13,5 M€ et y a investi, depuis, plus de 30 M€, notamment dans des équipements de froid. La belle demeure de style toscan, construite au XIXe, appartenait auparavant à un fonds de pension suédois. Au sein du domaine de 267 ha dans l’arrière-pays varois, un vignoble de 65 hectares, complété par des achats complémentaires de raisins (près de 1000 hectares), notamment pour le Whispering Angels, non seulement première marque de rosé vendu aux Etats-Unis mais aussi le premier vin français en valeur. Il est “l’inventeur” du rosé haute couture, récolté à la main et élevé en fûts, pratiques inhabituelles alors dans la région. “En Provence, tout était à faire, nous confiait-il récemment dans un entretien. Mon père, Alexis Lichine, aimait déjà le rosé et je voulais faire la différence dans cette catégorie, prouver qu’il pouvait y avoir de l’élégance dans les rosés”.

Sacha Lichine (photo ci-dessus) a eu le génie de convaincre le regretté Patrick Léon, ancien directeur de Mouton Rothschild, de collaborer avec lui pour élaborer des vins haut de gamme récoltés à la main et pour mieux maîtriser l’élevage en bois. Ainsi naît la cuvée Garrus, élevée à 75% en fûts neufs et vendue aujourd’hui à 100€ la bouteille. Elle est éditée à 1600 bouteilles la première année, près de 20 000 aujourd’hui. Garrus a longtemps été le rosé le plus cher du monde avant d’être doublé au printemps dernier par le Languedoc du Clos du Temple de Gérard Bertrand, à 190€. Mais en 2006, avant même que la Provence ne se batte pour clarifier la définition d’un rosé AOC afin qu’il ne soit pas un mélange de blanc et de rouge, c’était un sacré pari. A l’époque, le rosé n’était pas aussi tendance en France et dans le monde et Garrus a fait beaucoup pour l’image des vins de Provence.

Prémiumisation, toujours plus

Revers de la médaille, c’est aujourd’hui le même Lichine, celui qui a su valoriser les cours du vrac depuis une douzaine d’années, qui est accusé de les avoir fait grimper un peu trop et un peu trop vite pour répondre à la demande, notamment de sa cuvée phare, Whispering Angels distribuée dans une centaine de pays. Actuellement, une bouteille sur deux de rosé de Provence exportée est vendue outre-Atlantique, un marché en forte croissance. Les cours du rosé du Provence frôlent désormais les 400€ à l’hl/ha, la faute à deux petites récoltes, mais beaucoup d’opérateurs reprochent à Lichine de faire de la surenchère pour trouver des approvisionnements. Il n’est pas le seul. La maison a mis le cap depuis plusieurs années sur le “toujours plus de premiumisation” ; une stratégie qui ne devrait pas déplaire au nouvel actionnaire, patron du groupe leader du luxe mondial.